1 oct. 2026
Chers amis,
Je vous écris sans détour, comme on parle à des gens que l’on connaît depuis longtemps, avec qui l’on a beaucoup débattu, et à qui l’on souhaite au fond d’éviter le pire.
Jamais nos capacités n’ont été aussi excédentaires, et notre consommation reste à la peine
Vous avez gagné. Les éoliennes et les panneaux solaires couvrent désormais nos campagnes et nos toitures. En 2025, selon RTE, la France a produit 547 TWh d’électricité et n’en a consommé que 451. Elle en a exporté 92 TWh, un record historique pour la deuxième année consécutive. Nos centrales nucléaires baissent leur puissance en milieu de journée pour vous laisser la place. Et le prix de l’électricité est tombé sous zéro pendant 513 heures dans l’année, contre 352 l’année précédente : il a fallu payer pour s’en débarrasser. Vos propres installations ont dû être bridées : 3 TWh de production éolienne et solaire ont été effacés faute de preneur, deux fois plus qu’en 2024.
C’est là que je vous demande de vous arrêter un instant.
Des subventions qui s’emballent, pour une électricité sans débouchés
Car ce succès a un revers que vous connaissez mieux que personne. Votre production est garantie par l’État : lorsque les prix de marché s’effondrent, c’est le contribuable qui comble la différence. Plus vous installez, plus les prix baissent aux heures où le vent souffle et le soleil brille, et plus le soutien public coûte cher.
Depuis 2003, le soutien public à l’éolien et au solaire a coûté près de 46 milliards d’euros. Et la dépense s’accélère : de 5,3 milliards en 2025, elle doit atteindre 7,3 milliards en 2027, soit plus d’un tiers d’augmentation en deux ans. La Commission de régulation de l’énergie l’explique sans ambiguïté : ce n’est pas le coût unitaire qui augmente, ce sont les volumes soutenus. Chaque nouvelle installation alourdit la facture.
Réclamer sans cesse de nouveaux soutiens, demander d’accélérer encore, c’est ajouter de la capacité à la surcapacité. Plus de capacités fait baisser les prix, des prix plus bas appellent plus de subventions, et plus de subventions financent plus de capacités inutilisées. C’est une fuite en avant sans fin, et une impasse pour tout le monde : pour les producteurs, dont les installations doivent de plus en plus souvent être bridées ou produire à prix négatif ; comme pour les consommateurs et les contribuables, qui en paient la note.
On nous avait promis que l’abondance ferait baisser les prix et relancerait la consommation. C’est l’inverse qui se produit. La consommation d’électricité stagne : elle reste, selon RTE, environ 6 % en dessous de son niveau d’avant la crise. Ce n’est pas en ayant davantage de capacités de production qu’on fera consommer davantage, quand chaque kilowattheure supplémentaire renchérit la facture.
Or la France n’a plus les moyens de cette spirale. Selon l’Insee, notre déficit public atteignait 5,1 % du PIB en 2025, et notre dette 115,6 % du PIB. Chaque euro engagé aujourd’hui sera emprunté, et remboursé par nos enfants. Dans ce contexte, venir solliciter de nouveaux appels d’offres, de nouveaux tarifs garantis, de nouveaux soutiens, ce n’est plus défendre une filière. C’est demander à un pays endetté de financer des capacités supplémentaires dont il n’aura pas l’usage.
Face à l’hémorragie, l’heure est à la pause
Je vous le dis avec amitié : vous êtes face à une hémorragie. Et quand il y a une hémorragie, on ne donne pas des anticoagulants. On comprime la plaie, on colmate la brèche, on laisse le temps au corps de se refaire.
C’est ce que je vous propose : une pause. Non pas un renoncement, ni une condamnation, mais un temps d’arrêt. Le temps de laisser la consommation rattraper la production. Le temps de mesurer ce que coûtent vraiment les installations existantes. Le temps de remettre les communes et leurs habitants au cœur des décisions qui transforment leurs paysages. Le temps, enfin, de vérifier que chaque nouveau projet répond à un besoin réel, et non au seul calendrier des appels d’offres.
L’heure est à la sagesse et à la régulation
Vous avez obtenu beaucoup, et vite. Il y a une sagesse à savoir s’arrêter quand on a atteint son but, plutôt que de courir au-delà, jusqu’à se mettre en péril soi-même. Une filière qui ne vit que de subventions, dans un pays qui ne peut plus les payer, n’a pas d’avenir. Une filière qui accepte de faire une pause peut encore en avoir un.
Alors, mes amis, posez un instant les crayons. Nous avons assez joué avec l’argent public. L’heure n’est plus à quémander, elle est au réalisme.
Sources
Déficit et dette publics (2025) : Insee, En 2025, le déficit public s’élève à 5,1 % du PIB, la dette publique à 115,6 % du PIB.
Production, consommation, exportations, prix négatifs et bridage des renouvelables (2025) : RTE, Bilan électrique 2025, principaux résultats.
Soutien public à l’éolien et au solaire : Commission de régulation de l’énergie, délibération n° 2026-149 du 15 juillet 2026, annexe 7 (historique des charges de service public de l’énergie ; lignes éolien terrestre, éolien en mer et photovoltaïque). Montants 2003-2025 constatés, convertis en euros 2025 par l’auteur ; montants 2026-2027 prévisionnels. Explication de la hausse par les volumes soutenus : délibération n° 2026-149.